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L'ERREUR SPIRITE
INDEX

In-8 carré de 406 pages (1923)

Des diverses manifestations, du désordre intellectuel de l'Occident moderne, une des plus graves, aux yeux de René Guénon, est le spiritisme. Celui-ci, en effet, ne se présente pas seulement comme une théorie philosophique, mais il s`accompagne d'une pratique ayant pour résultat de mettre ceux qui s'y adonnent en contact avec des forces obscures, mal définies, et cela dans les conditions les plus dangereuses.
On trouvera dans cet ouvrage un exposé des origines du spiritisme, qui étaient demeurées véritablement ignorées jusqu'ici en dépit de l'énorme littérature consacrée à ce courant d'idées, ainsi qu'une analyse serrée des théories spirites. Cet examen permet à l'auteur d'exposer, chemin faisant, des données traditionnelles sur la constitution de l'homme et du monde et d'apporter, sur bien des points touchant à la cosmologie et au domaine psychique, des clartés qu'on ne saurait rencontrer ailleurs.

DISTINCTIONS ET
PRÉCISIONS NÉCESSAIRES

Définition du spiritisme p.7
Les origines du spiritisme p. 17
Débuts du spiritisme en France p. 31
Caractère moderne du spiritisme p. 41
Spiritisme et occultisme p. 61
Spiritisme et psychisme p. 75
L'explication des phénomènes p. 93

EXAMEN DES THÉORIES SPIRITES
Diversité des écoles spirites p. 125
L'influence du milieu p. 135
Immortalité et survivances p. 149
Les représentations de la survie p. 159
I.a communication avec les morts p. 183
La réincarnation p. 197
Extravagances réincarnationnistes p. 227
Les limites de l'expérimentation p.247
L'évolutionnisme spirite p. 275
La question du satanisme p. 301
Voyants et guérisseurs p. 329
L'Antoinisme p. 349
La propagande spirite p. 363
Les dangers du spiritisme p. 385
CONCLUSION p.399


"L'Erreur Spirite", non rééditée à ce jour, nous incite à faire de larges extraits tant ces lectures nous paraissent opportunes.

CHAPITRE IV

CARACTÈRE MODERNE DU SPIRITISME


Ce qu'il y a de nouveau dans le spiritisme, comparé à tout ce qui avait existé antérieurement, ce ne sont pas les phénomènes, qui ont été connus de tout temps, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer à propos des « maisons hantées » ; et il serait d'ailleurs bien, étonnant que ces phénomènes, s'ils sont réels, aient attendu jusqu'à notre époque pour se manifester, ou que du moins personne ne s'en soit aperçu jusque là. Ce qu'il y a de nouveau, ce qui est spécialement moderne; c'est l'interprétation que les spirites donnent des phénomènes dont ils s'occupent, la théorie par laquelle ils prétendent les expliquer ; mais c'est justement cette théorie qui constitue proprement le spiritisme, comme nous avons eu soin d'en avertir dès le début ; sans elle, il n'y aurait pas de spiritisme, mais il y aurait quelque chose d'autre, et quelque chose qui pourrait même être totalement différent. Il est tout à fait essentiel d'insister là-dessus, d'abord parce que ceux qui sont insuffisamment au courant de ces questions ne savent pas faire les distinctions nécessaires, et ensuite parce que les confusions sont entretenues par les spirites eux-mêmes, qui se plaisent à affirmer que leur doctrine est vieille comme le monde. C'est là, d'ailleurs, une attitude. singulièrement illogique chez des gens qui font profession de croire au progrès ; les spirites ne vont pas jusqu'à se recommander d'une tradition imaginaire, comme le font les théosophistes contre qui nous avons formulé ailleurs la même objection (1), mais ils semblent voir du moins, dans l'ancienneté qu'ils attribuent faussement à leur croyance (et beaucoup le font certainement de très bonne foi), une raison susceptible de la fortifier dans une certaine mesure. Au fond, tous ces gens n'en sont pas à une contradiction près, et s'ils ne s'aperçoivent même pas de la contradiction, c'est parce que l'intelligence entre pour fort peu de chose dans leur conviction ; c'est pourquoi leurs théories, étant surtout d'origine et d'essence sentimentales, ne méritent pas vraiment le nom de doctrine, et, s'ils y sont attachés, c'est presque uniquement pare qu'ils les trouvent « consolantes ,» et propres à satisfaire les aspirations d'une vague religiosité.

La croyance même au progrès, qui joue un rôle si important dans le spiritisme, montre déjà que celui-ci est chose essentiellement moderne, puisqu'elle est elle-même toute récente et ne remonte guère au delà de la seconde moitié du XVIIIe. siècle, époque dont les conceptions, nous l'avons vu, ont laissé des traces dans la terminologie spirite, de même qu'elles ont inspiré toutes ces théories socialistes et humanitaires qui ont, d'une façon plus immédiate, fourni les éléments doctrinaux du spiritisme, parmi lesquels il faut noter tout spécialement l'idée de la réincarnation. Cette idée, en effet, est extrêmement récente aussi, malgré des assertions contraires maintes fois répétées, et qui ne reposent que sur des assimilations entièrement erronées ; c'est également vers la fin du XVIIIe. siècle que Lessing la formula pour la première fois, à notre connaissance du moins, et cette constatation reporte notre attention vers la Maçonnerie allemande, à laquelle cet auteur appartenait, sans compter qu'il fut vraisemblablement en rapport avec d'autres sociétés secrètes du genre de celles dont nous avons parlé précédemment; il serait curieux que ce qui souleva tant de protestations de la part des « spiritualistes » américains ait eu des origines apparentées à celles de leur propre mouvement. Il y aurait lieu de se demander si ce n'est pas par cette voie que la conception exprimée par Lessing a pu se transmettre un peu plus tard à certains socialistes français; mais nous ne pouvons rien assurer à cet égard, car il n'est pas prouvé que Fourier et Pierre Leroux en aient eu réellement connaissance, et il peut se faire, après tout, que la même idée leur soit venue d'une façon indépendante, pour résoudre une question qui les préoccupait fortement, et qui était tout simplement celle de l'inégalité des conditions sociales. Quoi qu'il en soit, ce sont eux qui ont été vraiment les promoteurs de la théorie réincarnationniste, popularisée par le spiritisme qui la leur a empruntée, et où d'autres sont ensuite venus la chercher à leur tour. Nous renverrons à la seconde partie de cette étude l'examen approfondi de cette conception, qui, si grossière qu'elle soit, a acquis de nos jours une véritable importance en raison de l'étonnante fortune que le spiritisme français lui a faite non seulement elle a été adoptée par la plupart des écoles « néo-spiritualistes » qui ont été créées ultérieurement, et dont certaines, comme le théosophisme en particulier, sont arrivées à la faire pénétrer dans les milieux, jusqu'alors réfractaires, du spiritisme anglo-saxon ; mais encore on voit des gens qui l'acceptent sans être rattachés de près ou de loin à aucune de ces écoles, et qui ne se doutent pas qu'ils subissent en cela l'influence de certains courants mentaux dont ils ignorent à peu près tout, dont peut-être ils connaissent à peine l'existence. Pour le moment, nous nous bornerons à dire, en nous réservant de l'expliquer par la suite, que la réincarnation n'a absolument rien de commun avec des conceptions anciennes comme celles de la « métempsychose » et de la « transmigration », auxquelles les « néospiritualistes » veulent l'identifier abusivement ; et l'on peut au moins pressentir, par ce que nous avons dit en cherchant à définir le spiritisme, que l'explication des différences capitales qu'ils méconnaissent se trouve dans ce qui se rapporte à la constitution de l'être humain, aussi bien pour cette question que pour celle de la communication avec les morts, sur laquelle nous, allons dès maintenant nous arrêter plus longuement.

Il est une erreur assez répandue, qui consiste à vouloir rattacher le spiritisme au culte des morts, tel qu'il existe plus ou moins dans toutes les religions, et aussi dans diverses doctrines traditionnelles qui n'ont aucun caractère religieux ; en réalité, ce culte, sous quelque forme qu'il se présente, n'implique nullement une communication effective avec les morts ; tout au plus pourrait-on parler peut être, dans certains cas, d'une sorte de communication idéale, mais jamais de cette communication par des moyens matériels dont l'affirmation constitue le postulat fondamental du spiritisme. En particulier, ce qu'on appelle le « culte des ancêtres », établi en Chine conformément aux rites confucianistes (qui, il ne faut pas l'oublier, sont purement sociaux et non point religieux), n'a absolument rien à voir avec des pratiques évocatoires quelconques ; et cet exemple est pourtant un de ceux auxquels ont recours le plus fréquemment les partisans de l'antiquité et de l'universalité du spiritisme, qui précisent même que les évocations se font souvent, chez les Chinois, par des procédés tout à fait semblables aux leurs. Voici à quoi est due cette confusion : il y a effectivement, en Chine, des gens qui font usage d'instruments assez analogues .aux « tables tournantes » ; mais ce sont là des pratiques divinatoires qui sont du domaine de la magie et qui sont tout à fait étrangères aux rites confucianiste. D'ailleurs, ceux qui font de la magie une profession sont profondément méprisés, là aussi bien que dans l'Inde, et l'emploi de ces procédés est regardé comme blâmable, en dehors de certains cas déterminés dont nous n'avons pas à nous occuper ici, et qui n'ont qu'une similitude tout extérieure avec les cas ordinaires ; l'essentiel, en effet, n'est pas le phénomène provoqué, mais le but pour lequel on le provoque, et aussi la façon dont il est produit. Ainsi, la première distinction qu'il y a lieu de faire est entre la magie et le « culte des ancêtres », et c'est même plus qu'une distinction, puisque c'est, en fait aussi bien qu'en droit, une séparation absolue ; mais il y a encore autre chose : c'est que la magie n'est point le spiritisme, qu'elle en diffère théoriquement du tout au tout, et pratiquement dans une très large mesure. D'abord, nous devons faire remarquer que le magicien est tout le contraire d'un médium ; il joue dans la production des phénomènes un rôle essentiellement actif, tandis. que le médium est, par définition, un instrument. purement passif ; le magicien aurait, sous ce rapport, plus d'analogie avec le magnétiseur, et le médium avec le « sujet » de celui-ci ; mais il faut ajouter que le magicien n'opère pas nécessairement au moyen d'un « sujet » , que cela est même fort rare, et que le domaine où s'exerce son action est autrement étendu et complexe que celui où opère le magnétiseur. En second lieu, la magie n'implique point que les forces qu'elle met en jeu soient des. « esprits » ou quelque chose d'analogue, et, là même où elle présente des phénomènes comparables à ceux du spiritisme, elle en fournit une tout autre explication ; on peut fort bien, par exemple, employer un procédé de divination quelconque sans admettre que les « âmes des morts » soient pour quoi que ce soit dans les réponses obtenues. Ce que nous venons de dire a d'ailleurs une portée tout à fait générale : les procédés que les spirites se félicitent de rencontrer en Chine existaient aussi dans l'antiquité gréco-romaine ; ainsi, Tertullien parle de la divination qui se faisait « par le moyen des chèvres et des tables », et d'autres auteurs, comme Théocrite et Lucien, parlent aussi de vases et de cribles qu'on faisait tourner ; mais, en tout cela, c'est exclusivement de divination qu'il s'agit. Du reste, même si, les « âmes des morts » peuvent, dans certains cas, être mêlées à des pratiques de ce genre (ce que semble indiquer le texte de Tertullien), ou, en d'autres termes, si l'évocation vient, plus ou. moins exceptionnellement, s'y joindre à la divination pure et simple, c'est que les « âmes » dont il s'agit sont autre chose que ce que les spirites appellent des « esprits » ; elles sont seulement ce « quelque chose » à quoi nous avons fait allusion plus haut pour expliquer certains phénomènes, mais dont nous n'avons pas encore précisé la nature. Nous y reviendrons plus à loisir dans un instant, et nous achèverons ainsi de montrer que le spiritisme n'a aucun droit à se recommander de la magie, même envisagée dans cette branche spéciale qui concerne les évocations, si tant est que ce puisse être là une recommandation ; mais, de la Chine, à propos de laquelle nous avons été conduit à ces considérations, il nous faut auparavant passer à l'Inde, à propos de laquelle il a été commis d'autres erreurs du même ordre que nous tenons à relever également en particulier.

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CHAPITRE VII

L'EXPLICATION DES PHÉNOMÈNES

Bien que notre intention ne soit pas d'étudier spécialement les phénomènes du spiritisme, nous devons parler au moins sommairement de leur explication, ne serait-ce que pour montrer qu'on peut fort bien se passer de l'hypothèse spirite, avant d'apporter contre celle-ci des raisons plus décisives.

N'éprouvant aucun respect pour les préjugés de la science officielle, nous n'estimons point que nous ayons à nous excuser de l'apparente étrangeté de quelques-unes des considérations qui vont suivre ; mais il est bon de prévenir ceux qui, en raison des habitudes acquises, pourraient les trouver par trop extraordinaires. Tout cela, encore une fois, ne veut point dire que nous accordions aux phénomènes psychiques le moindre caractère « transcendant » ; d'ailleurs, aucun phénomène, de quelque ordre qu'il soit, n'a en lui-même un tel caractère, mais cela n'empêche pas qu'il y en ait beaucoup qui échappent aux moyens d'action de la science occidentale moderne, qui n'est point si « avancée » que le croient ses admirateurs, ou qui du moins ne l'est que sur des points très particuliers. La magie même, du fait qu'elle est une science expérimentale, n'a absolument rien de « transcendant » ; ce qui peut par contre être regardé comme tel, c'est la « théurgie », dont les effets, même lorsqu'ils ressemblent à ceux de la magie, en diffèrent totalement quant à leur cause ; et c'est précisément la cause, et non pas le phénomène qu'elle produit, qui est alors d'ordre transcendant. Qu'il nous soit permis, pour mieux nous faire comprendre, d'emprunter ici une analogie à la doctrine catholique (nous parlons seulement d'analogie et non d'assimilation, ne nous plaçant pas au point de vue théologique) : il y a des phénomènes, tout à fait semblables extérieurement, qui ont été constatés chez des saints et chez des sorciers ; or il est bien évident que c'est seulement dans le premier cas qu'on peut leur attribuer un caractère « miraculeux » et proprement « surnaturel » ; dans le second cas, ils peuvent tout au plus être dits « préternaturels » ; pourtant les phénomènes sont les mêmes, c'est donc que la différence ne réside point dans leur nature, mais uniquement dans leur cause, et ce n'est que du « mode » et des « circonstances » que de tels phénomènes tirent leur caractère surnaturel. Il va sans dire que, lorsqu'il s'agit du psychisme, nulle cause transcendante ne saurait intervenir, que l'on considère les phénomènes provoqués ordinairement par les pratiques spirites, ou les phénomènes magnétiques et hypnotiques, ou tous ceux qui leur sont plus ou moins connexes ; nous n'avons donc pas à nous préoccuper ici des choses d'ordre transcendant, et c'est dire qu'il est des questions, comme celle des « phénomènes mystiques » par exemple, qui peuvent rester entièrement en dehors des explications que nous envisagerons. D'autre part, nous n'avons pas à examiner tous les phénomènes psychiques indistinctement, mais seulement ceux qui ont quelque rapport avec le spiritisme ; encore pourrions-nous, parmi ces derniers, laisser de côté ceux qui, comme les phénomènes d' « incarnation » que nous avons déjà mentionnés, ou comme ceux que produisent les « médiums guérisseurs », se ramènent en réalité, soit à la suggestion, soit au magnétisme proprement dit, puisqu'il est manifeste qu'ils s'expliquent très suffisamment en dehors de l'hypothèse spirite. Nous ne voulons pas dire qu'il n'y ait aucune difficulté dans l'explication des faits de cet ordre, mais les spirites ne peuvent tout de même pas prétendre à s’annexer tout le domaine de l'hypnotisme et du magnétisme ; du reste, il est possible que ces faits se trouvent, comme par surcroît, quelque peu éclaircis par les indications que nous donnerons à propos des autres.

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Nous en arrivons maintenant aux théories qui expliquent les phénomènes par l'action des êtres humains vivants, et que le Dr Gibier réunit assez confusément sous le nom, impropre pour certaines d'entre elles, de « théorie de l'être collectif ». La théorie qui mérite vraiment ce nom vient en réalité se greffer sur une autre qui n'en est pas nécessairement solidaire, et que l'on appelle quelquefois théorie « animiste » ou « vitaliste » ; sous sa forme la plus commune, celle qui s'exprime d'ailleurs dans la définition donnée par le Dr Gibier, on pourrait encore l'appeler théorie « fluidique ». Le point de départ de cette théorie, c'est qu'il y a dans l'homme quelque chose qui est susceptible de s'extérioriser, c'est-à-dire de sortir des limites du corps, et bien des constatations tendent à prouver qu'il en est effectivement ainsi ; nous rappellerons seulement les expériences du colonel de Rochas et de divers autres psychistes sur l'« extériorisation de la sensibilité » et l'« extériorisation de la motricité ». Admettre cela n'implique évidemment l'adhésion à aucune école ; mais certains ont éprouvé le besoin de se représenter ce « quelque chose » sous l'aspect d'un « fluide », qu'ils nomment tantôt « fluide nerveux », tantôt « fluide vital » ; ceux-là sont naturellement des occultistes, qui, là comme partout où il est question de « fluides », n'ont fait que se mettre à la suite des magnétiseurs et des spirites. Ce prétendu « fluide », en effet, ne fait qu'un avec celui des magnétiseurs : c'est l'od de Reichenbach, que l'on a voulu rapprocher des « radiations invisibles » de la physique moderne 10 ; c'est lui qui se dégagerait du corps humain sous la forme d'effluves que certains croient avoir photographiés ; mais ceci est une autre question, qui est tout à fait à côté de notre sujet. Quant aux spirites, nous avons dit qu'ils tenaient du mesmérisme cette idée des « fluides », auxquels ils ont également recours pour expliquer la médiumnité ; ce n'est pas là-dessus que portent les divergences, mais seulement sur ceci, que les spirites veulent qu'un « esprit » vienne se servir du « fluide » extériorisé du médium, tandis qu'occultistes et simples psychistes supposent plus raisonnablement que ce dernier, dans nombre de cas, pourrait bien faire à lui seul tous les frais du phénomène. Effectivement, si quelque chose de l'homme s'extériorise, il n'est point besoin de recourir à des facteurs étrangers pour expliquer des phénomènes tels que des coups frappés ou des déplacements d'objets sans contact, qui ne constituent d'ailleurs pas pour cela une « action à distance », car, en somme, un être est partout où il agit : en quelque point que se produise cette action, c'est que le médium y a projeté, sans doute inconsciemment, quelque chose de lui-même. Pour nier qu'une telle chose soit possible, il ne peut y avoir que ceux qui croient que l'homme est absolument limité par son corps, ce qui prouve qu'ils ne connaissent qu'une bien faible partie de ses possibilités ; cette supposition, nous le savons bien, est la plus habituelle chez les Occidentaux modernes, mais elle ne se justifie que par l'ignorance commune : elle revient, en d'autres termes, à soutenir que le corps est en quelque sorte la mesure de l'âme, ce qui est, dans l'Inde, une des thèses hétérodoxes des Jainas (nous n'employons les mots de corps et d'âme que pour nous faire comprendre plus facilement), et ce qu'il est trop aisé de réduire à l'absurde pour que nous y insistions : conçoit-on que l'âme doive ou même puisse suivre les variations quantitatives du corps, et que, par exemple, l'amputation d'un membre entraîne en elle un amoindrissement proportionnel ? Du reste, on a peine à comprendre que la philosophie moderne ait posé une question aussi dépourvue de sens que celle du « siège de l'âme », comme s'il s'agissait de quelque chose de « localisable » ; et les occultistes ne sont pas davantage exempts de reproche sous ce rapport, puisqu'ils ont une tendance à localiser, même après la mort, tous les éléments de l'être humain ; pour ce qui est des spirites, ils répètent à chaque instant que les « esprits » sont « dans l'espace », ou encore dans ce qu'ils nomment l'« erraticité ». C'est précisément cette même habitude de tout matérialiser que nous critiquons aussi dans la théorie « fluidique » : nous n'y trouverions rien à redire si, au lieu de parler de « fluides », on parlait simplement de « forces », comme le font d'ailleurs des psychistes plus prudents ou moins atteints par le « néo-spiritualisme » ; ce mot de « forces » est sans doute bien vague, mais il n'en vaut que mieux dans un cas comme celui-là, car nous ne voyons pas que la science ordinaire soit en état de permettre une plus grande précision.

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Mais revenons aux phénomènes que peut expliquer la force extériorisée : les cas que nous avons mentionnés sont les plus élémentaires de tous ; en sera-t-il encore de même quand on y trouvera la marque d'une certaine intelligence, comme, par exemple, quand la table qui se meut répond plus ou moins bien aux questions qu'on lui pose ? Nous n'hésiterons pas à répondre affirmativement pour un grand nombre de cas : il est plutôt exceptionnel que les réponses ou les « communications » obtenues dépassent sensiblement le niveau intellectuel du médium ou des assistants ; le spirite qui, possédant quelques facultés médiumniques, s'enferme chez lui pour consulter sa table à propos de n'importe quoi, ne se doute pas que c'est tout simplement avec lui-même qu'il communique par ce moyen détourné, et c'est pourtant ce qui lui arrive le plus ordinairement. Dans les séances des groupes, la présence d'assistants plus ou moins nombreux vient un peu compliquer les choses : le médium n'en est plus réduit à sa seule pensée, mais, dans l'état spécial où il se trouve et qui le rend éminemment accessible à la suggestion sous toutes ses formes, il pourra tout aussi bien refléter et exprimer la pensée de l'un quelconque des assistants. D'ailleurs, dans ce cas comme dans le précédent, il ne s'agit pas forcément d'une pensée qui est nettement consciente au moment présent, et même une telle pensée ne s'exprimera guère que si quelqu'un a la volonté bien arrêtée d'influencer les réponses ; habituellement, ce qui se manifeste appartient plutôt à ce domaine très complexe que les psychologues appellent le « subconscient ». On a parfois abusé de cette dernière dénomination, parce qu'il est commode, en maintes circonstances, de faire appel à ce qui est obscur et mal défini ; il n'en est pas moins vrai que le « subconscient » correspond à une réalité ; seulement, il y a de tout là-dedans, et les psychologues, dans la limite des moyens dont ils disposent, seraient fort embarrassés pour y mettre un peu d'ordre. Il y a d'abord ce qu'on peut appeler la « mémoire latente » : rien ne s'oublie jamais d'une façon absolue, comme le prouvent les cas de « réviviscence » anormale qui ont été assez souvent constatés ; il suffit donc que quelque chose ait été connu de l'un des assistants, même s'il croit l'avoir complètement oublié, pour qu'il n'y ait pas lieu de chercher ailleurs si cela vient à s'exprimer dans une « communication » spirite. Il y a aussi toutes les « prévisions » et tous les « pressentiments », qui arrivent parfois, même normalement, à devenir assez clairement conscients chez certaines personnes ; c'est à cet ordre qu'il faut certainement rattacher bien des prédictions spirites qui se réalisent, sans compter qu'il y en a beaucoup d'autres, et probablement un plus grand nombre, qui ne se réalisent pas, et. qui représentent de vagues pensées quelconques prenant corps comme peut le faire n'importe quelle rêverie 11. Mais nous irons plus loin : une « communication » énonçant des faits réellement inconnus de tous les assistants peut cependant provenir du « subconscient » de l'un d'eux, car, sous ce rapport aussi, on .est fort loin de connaître ordinairement toutes les possibilités de l'être humain : chacun de nous peut être en rapport, par cette partie obscure de lui-même, avec des êtres et des choses dont il n'a jamais eu connaissance au sens courant de ce mot, et il s'établit là d'innombrables ramifications auxquelles il est impossible d'assigner des limites définies. Ici, nous sommes bien loin des conceptions de la psychologie classique ; cela pourra donc sembler fort étrange, de même que le fait que les « communications » peuvent être influencées par les pensées de personnes non présentes ; pourtant, nous ne craignons pas d'affirmer qu'il n'y a à tout cela aucune impossibilité. Nous reviendrons à l'occasion sur la question du « subconscient » ; pour le moment, nous n'en parlons que pour montrer que les spirites sont fort imprudents d'invoquer, comme preuves certaines à l'appui de leur théorie, des faits du genre de ceux auxquels nous venons de faire allusion.

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Pour en revenir à l' « être collectif » des séances spirites, nous dirons simplement que, en laissant de côté tout « fluide », il ne faut .y voir que ces actions et réactions des divers « subconscients » en présence, dont nous avons parlé tout à l'heure, l'effet des relations qui s'établissent entre eux d'une manière plus ou moins durable, et qui s'amplifient à mesure que le groupe se constitue plus solidement. Il y a d'ailleurs des cas où le « subconscient », individuel ou collectif, explique tout à lui seul, sans qu'il y ait la moindre extériorisation de force chez le médium ou chez les assistants : il en est ainsi pour les « médiums à incarnations » et même pour les « médiums écrivains » ; ces états, redisons-le encore une fois, sont rigoureusement identiques à des états somnambuliques purs et simples (à moins qu'il ne s'agisse d'une véritable « possession », mais cela n'arrive pas si couramment). A ce propos, nous ajouterons qu'il y a de grandes ressemblances entre le médium, le sujet hypnotique, et aussi le somnambule naturel ; il y a un certain ensemble de conditions « psycho-physiologiques » qui leur sont communes, et la façon dont ils se comportent est bien souvent la même.

Il est encore certaines catégories de phénomènes dont nous n'avons pas parlé, mais qui sont parmi ceux qui supposent évidemment une extériorisation ce sont les phénomènes qui sont connus sous les noms d'« apports » et de « matérialisations ». Les « apports » sont en somme des déplacements d'objets, mais avec cette complication que les objets proviennent alors de lieux qui peuvent être très éloignés, et qu'il semble souvent qu'ils aient dû passer à travers des obstacles matériels. Si le médium émet, d'une façon ou d'une autre, des prolongements de lui-même pour exercer une action sur les objets, la distance plus ou moins grande ne fait rien à l'affaire, elle implique seulement des facultés plus ou moins développées, et, si l'intervention des esprits ou d'autres entités extra-terrestres n'est pas toujours nécessaire, elle ne l'est jamais. La difficulté, ici, réside plutôt dans le fait du passage, réel ou apparent, à travers la matière : pour l'expliquer, certains supposent qu'il y a successivement « dématérialisation » et « rematérialisation » de l'objet apporté ; d'autres construisent des théories plus ou moins compliquées, dans lesquelles ils font jouer le principal rôle à la « quatrième dimension » de l'espace. Nous n'entrerons point dans la discussion de ces diverses hypothèses, mais nous ferons observer qu'il convient de se méfier des fantaisies que l' « hypergéométrie » a inspirées aux « néo-spiritualistes » de différentes écoles ; aussi nous semble-t-il préférable d'envisager simplement, dans le transport de l'objet, des « changements d'état », que nous ne préciserons pas autrement ; et nous ajouterons qu'il se peut, en dépit de la croyance des physiciens modernes, que l'impénétrabilité de la matière ne soit que très relative. Mais, en tout cas, il nous suffit de signaler que, là encore, l'action supposée des « esprits » ne résout absolument rien : dès lors qu'on admet le rôle du médium, il n'est que logique de chercher à expliquer des faits comme ceux-là par des propriétés de l'être vivant ; d'ailleurs, pour les spirites, l'être humain, par la mort, perd certaines propriétés plutôt qu'il n'en acquiert de nouvelles ; enfin, en se plaçant en dehors de toute théorie particulière, l'être vivant est manifestement, au point de vue d'une action s'exerçant sur la matière physique, dans des conditions plus favorables qu'un être dans la constitution duquel n'entre aucun élément de cette matière.

Quant aux « matérialisations », ce sont peut-être les phénomènes les plus rares, mais aussi ceux que les spirites croient les plus probants : comment pourrait-on douter de l'existence et de la présence d'un « esprit » alors qu'il prend une apparence parfaitement sensible, qu'il se revêt d'une forme qui peut être vue, touchée, et même photographiée (ce qui exclut l'hypothèse d'une hallucination) ? Pourtant, les spirites eux-mêmes reconnaissent bien que le médium est pour quelque chose là-dedans : une sorte de substance, d'abord informe et nébuleuse, semble se dégager de son corps, puis se condense graduellement ; cela, tout le monde l'admet, sauf ceux qui contestent la réalité même du phénomène ; mais les spirites ajoutent qu'un « esprit » vient ensuite modeler cette substance, cet « ectoplasme », comme l'appellent certains psychistes, lui donner sa forme, et l'animer comme un véritable corps temporaire. Malheureusement, il y a eu des « matérialisations » de personnages imaginaires, comme il y a eu des « communications » signées par des héros de romans : Eliphas Lévi assure que des personnes ont fait évoquer par Dunglas Home les fantômes de parents supposés, qui n'avaient jamais existé ; on a cité aussi des cas où les formes « matérialisées » reproduisaient tout simplement des portraits, ou même des figures fantaisistes empruntées à des tableaux ou à des dessins que le médium avait vus : « Lors du Congrès spirite et spiritualiste de 1889, dit Papus, M. Donald Mac-Nab nous montra un cliché photographique représentant une matérialisation de jeune fille qu'il avait pu toucher ainsi que six de ses amis et qu'il avait réussi à photographier. Le médium en léthargie était visible à côté de l'apparition. Or cette apparition matérialisée n'était que la reproduction matérielle d'un vieux dessin datant de plusieurs siècles et qui avait beaucoup frappé le médium alors qu'il était éveillé » .

Nous tenons à préciser que ce à quoi nous faisons allusion présentement est essentiellement un état de l'homme vivant, car l'être, à la mort, est changé bien autrement que par la simple perte de son corps, contrairement à ce que soutiennent les spirites et même les occultistes ; aussi ce qui est susceptible de, se manifester après la mort ne peut-il être regardé que comme une sorte de vestige de cet état subtil de l'être vivant, et ce n'est pas plus cet état lui-même que le cadavre n'est l'organisme animé. Pendant la vie, le corps est l'expression d'un certain état de l'être, mais celui-ci a également, et en même temps, des états incorporels, parmi lesquels celui dont nous parlons est d'ailleurs le plus proche de l'état corporel ; cet état subtil doit se présenter à l'observateur comme une force ou un ensemble de forces plutôt que comme un corps, et l'apparence corporelle des « matérialisations » n'est que surajoutée exceptionnellement à ses propriétés ordinaires. Tout cela a été singulièrement déformé par les occultistes, qui disent bien que le « plan astral » est le monde des forces mais que cela n'empêche point d'y placer des corps ; encore convient-il d'ajouter que les « forces subtiles » sont bien différentes, tant par leur nature que par leur mode d'action, des forces qu'étudie la physique ordinaire.

Ce qu'il y a de curieux à noter comme conséquence de ces dernières considérations, c'est ceci : ceux même qui admettent qu'il est possible d'évoquer les morts (nous voulons dire l'être réel des morts) devraient admettre qu'il soit également possible, et même plus facile, d'évoquer un vivant, puisque le mort n'a pas acquis, à leurs yeux, d'éléments nouveaux, et que d'ailleurs, quel que soit l'état dans lequel on le suppose, cet état, comparé à celui des vivants, n'offrira jamais une similitude aussi parfaite que si l'on compare des vivants entre eux, d'où il suit que les possibilités de communication, si elles existent, ne peuvent en tout cas être qu'amoindries et non pas augmentées. Or il est remarquable que les spirites s'insurgent violemment contre cette possibilité d'évoquer un vivant, et qu'ils semblent la trouver particulièrement redoutable pour leur théorie ; nous qui dénions tout fondement à celle-ci, nous reconnaissons au contraire cette possibilité, et nous allons tâcher d'en montrer un peu plus clairement les raisons. Le cadavre n'a pas de propriétés autres que celles de l'organisme animé, il garde seulement certaines des propriétés qu'avait celui-ci ; de même, l'ob des Hébreux, ou le prêta des Hindous, ne saurait avoir de propriétés nouvelles par rapport à l'état dont il n'est qu'un vestige ; si donc cet élément peut être évoqué, c'est que le vivant peut l'être aussi dans son état correspondant. Bien entendu, ce que nous venons de dire suppose seulement une analogie entre différents états, et non une assimilation avec le corps ; l’ob (conservons-lui ce nom pour plus de simplicité) n'est pas un « cadavre astral », et ce n'est que l'ignorance des occultistes, confondant analogie et identité, qui en a fait la « coque » dont nous avons parlé ; les occultistes, disons-le encore une fois, n'ont recueilli que des lambeaux de connaissances incomprises. Que l'on veuille bien remarquer encore que toutes les traditions s'accordent à reconnaître la réalité de l'évocation magique de l'ob, quelque nom qu'elles lui donnent ; en particulier, la Bible hébraïque rapporte le cas de l'évocation du prophète Samuel 18, et d'ailleurs, si ce n'était une réalité, les défenses qu'elle contient à ce sujet seraient sans portée et sans signification. Mais revenons à notre question : si un homme vivant peut être évoqué, il y a, avec le cas du mort, cette différence que, le composé qu'il est n'étant point dissocié, l'évocation affectera nécessairement son être réel ; elle peut donc avoir des conséquences autrement graves sous ce rapport que celle de l'ob, ce qui ne veut point dire que cette dernière n'en ait pas aussi, mais dans un autre ordre. D'un autre côté, la possibilité d'évocation doit être réalisable surtout si l'homme est endormi, parce qu'il se trouve précisément alors, quant à sa conscience actuelle, dans l'état correspondant à ce qui peut être évoqué, à moins toutefois qu'il ne soit plongé dans le véritable sommeil profond, où rien ne peut l'atteindre et où aucune influence extérieure ne peut plus s'exercer sur lui ; cette possibilité se réfère seulement à ce que nous pouvons appeler l'état de rêve, intermédiaire entre la veille et le sommeil profond, et c'est également de ce côté, disons-le en passant, qu'il faudrait chercher effectivement la véritable explication de tous les phénomènes du rêve, explication qui n'est pas moins impossible aux psychologues qu'aux physiologistes. Il est à peine utile de dire que nous ne conseillerions à personne de tenter l'évocation d'un vivant, ni surtout de se soumettre volontairement à une telle expérience, et qu'il serait extrêmement dangereux de donner publiquement la moindre indication pouvant aider à obtenir ce résultat ; mais le plus fâcheux est qu'il peut arriver qu'on l'obtienne quelquefois sans l'avoir cherché, et c'est là un des inconvénients accessoires que présente la vulgarisation des pratiques empiriques des spirites ; nous ne voulons pas exagérer l'importance d'un tel danger, mais c'est déjà trop qu'il existe, si exceptionnellement que ce soit.

Avant d'aller plus loin, nous ferons encore remarquer que le « médium à matérialisations » est toujours plongé dans ce sommeil spécial que les spirites anglo-saxons appellent trance, parce que sa vitalité, aussi bien que sa conscience, est alors concentrée dans l' « état subtil » ; et même, à vrai dire, cette trance est bien plus semblable à une mort apparente que ne l'est le sommeil ordinaire, parce qu'il y a alors, entre cet « état subtil » et l'état corporel, une dissociation plus ou moins complète. C'est pourquoi, dans toute expérience de « matérialisation », le médium est constamment en danger de mort, non moins que l'occultiste qui s'essaie au « dédoublement » ; pour éviter ce danger, il faudrait recourir à des moyens spéciaux que ni l'un ni l'autre ne sauraient avoir à leur disposition ; malgré toutes leurs prétentions, les occultistes « pratiquants » sont, tout comme les spirites, de simples empiriques qui ne savent pas même ce qu'ils font.

L' « état subtil » dont nous parlons, et auquel doivent être rapportées en général, non seulement les « matérialisations », mais aussi toutes les autres manifestations qui supposent une « extériorisation » à un degré quelconque, cet état, disons-nous, porte le nom de taijasa dans la doctrine hindoue, parce que celle-ci regarde le principe correspondant comme étant de la nature de l'élément igné (téjas), qui est à la fois chaleur et lumière. Cela pourrait être mieux compris par un exposé de la constitution de l'être humain telle que cette doctrine l'envisage ; mais nous ne pouvons songer à l'entreprendre ici, car cette question exigerait toute une étude spéciale, que nous avons d'ailleurs l'intention de faire quelque jour. Pour le moment, nous devons nous borner à signaler très sommairement quelques-unes des possibilités de cet « état subtil », possibilités qui dépassent d'ailleurs de beaucoup tous les phénomènes du spiritisme, et auxquelles ceux-ci ne sont même plus comparables ; telles sont par exemple les suivantes : possibilité de transférer dans cet état l'intégralité de la conscience individuelle, et non plus seulement une portion de « subconscience » comme cela a lieu dans le sommeil ordinaire et dans les états hypnotiques et médiumniques ; possibilité de « localiser » cet état en un endroit quelconque, ce qui est l'« extériorisation » proprement dite, et de condenser en cet endroit, par son moyen, une apparence corporelle qui est analogue à la « matérialisation » des spirites, mais sans l'intervention d'aucun médium ; possibilité .de donner à cette apparence, soit la forme même du corps (et alors elle mériterait vraiment le nom de « double »), soit toute autre forme correspondant à une image mentale quelconque ; enfin, possibilité de « transposer » dans cet état, si l'on peut ainsi s'exprimer, les éléments constitutifs du corps lui-même, ce qui semblera sans doute plus extraordinaire encore que tout le reste. On remarquera qu'il y a là de quoi expliquer, entre autres choses, les phénomènes de « bilocation », qui sont de ceux auxquels nous faisions allusion lorsque nous disions qu'il y a des phénomènes dont on trouve des exemples, extérieurement semblables, chez des saints et chez des sorciers ; on y trouve également l'explication de ces histoires, trop répandues pour être sans fondement, de sorciers qui ont été vus errant sous des formes animales, et l'on pourrait encore y voir pourquoi les coups portés à ces formes ont leur répercussion, en blessures réelles, sur le corps même du sorcier, aussi bien que lorsque le fantôme de celui-ci se montre sous sa forme naturelle, qui peut d'ailleurs n'être pas visible pour tous les assistants ; sur ce dernier point comme sur bien d'autres, le cas de Cideville est particulièrement frappant et instructif. D'un autre côté, c'est à des réalisations très incomplètes et très rudimentaires de la dernière des possibilités que nous avons énumérées qu'il faudrait rattacher les phénomènes de « lévitation », dont nous n'avions pas parlé précédemment (et pour lesquels il faudrait répéter la même observation que pour la « bilocation »), les changements de poids constatés chez les médiums (et qui ont donné à certains psychistes l'illusion absurde de pouvoir « peser l'âme »), et aussi ces « changements d'état », ou tout au moins de modalité, qui doivent se produire dans les « apports ». Il y a de même des cas que l'on pourrait regarder comme représentant une « bilocation » incomplète : tels sont tous les phénomènes de « télépathie », c'est-à-dire les apparitions d'êtres humains à distance, se produisant pendant leur vie ou au moment même de leur mort, apparitions qui peuvent d'ailleurs présenter des degrés de consistance extrêmement variables. Les possibilités dont il s'agit, étant bien au delà du domaine du psychisme ordinaire, permettent d'expliquer « a fortiori » beaucoup des phénomènes qu'étudie celui-ci ; mais ces Phénomènes, comme on vient de le voir, n'en représentent que des cas atténués, réduits aux proportions les plus médiocres. Nous ne parlons d'ailleurs en tout cela que de possibilités, et nous convenons qu'il est des choses sur lesquelles il serait assez difficile d'insister, étant donnée surtout la tournure de la mentalité dominante à notre époque ; à qui ferait-on croire, par exemple, qu'un être humain, dans certaines conditions, peut quitter l'existence terrestre sans laisser un cadavre derrière lui ? Pourtant, nous en appellerons encore au témoignage de la Bible : Hénoch « ne parut plus, parce que Dieu l'avait pris » 21 ; Moïse « fut enseveli par le Seigneur, et personne n'a connu son sépulcre » 22 ; Elie monta aux cieux sur un « char de feu » 23, qui rappelle étrangement le « véhicule igné » de la tradition hindoue ; et, si ces exemples impliquent l'intervention d'une cause d'ordre transcendant, il n'en est pas moins vrai que cette intervention même présuppose certaines possibilités dans l'être humain. Quoi qu'il en soit, nous n'indiquons tout cela que pour donner à réfléchir à ceux qui en sont capables, et pour leur faire concevoir jusqu'à un certain point l'étendue de ces possibilités de l'être humain, si complètement insoupçonnées du plus grand nombre ; pour ceux-là aussi, nous ajouterons que tout ce qui se rapporte à cet « état subtil » touche de très près à la nature même de la vie, que des anciens comme Aristote, d'accord en cela avec les Orientaux, assimilaient à la chaleur même, propriété spécifique de l'élément têjas 24. En outre, cet élément est en quelque sorte polarisé en chaleur et lumière, d'où il résulte que l' « état subtil » est lié à l'état corporel de deux façons différentes et complémentaires, par le système nerveux quant à la qualité lumineuse, et par le sang quant à la qualité calorique ; il y a là les principes de toute une « psycho-physiologie » qui n'a aucun rapport avec celle des Occidentaux modernes, et dont ceux-ci n'ont pas la moindre notion. Ici, il faudrait encore rappeler le rôle du sang dans la production de certains phénomènes, son emploi dans divers rites magiques et même religieux, et aussi son interdiction, en tant qu'aliment, par des législations traditionnelles comme celle des Hébreux ; mais cela pourrait nous entraîner bien loin, et d'ailleurs ces choses ne sont pas de celles dont il est indifférent de parler sans réserve. Enfin, l' « état subtil » ne doit pas être envisagé seulement dans les êtres vivants individuels, et, comme tout autre état, il a sa correspondance dans l'ordre cosmique ; c'est à quoi se réfèrent les mystères de l' « Œuf du Monde », cet antique symbole commun aux Druides et aux Brahmanes.

Il semble que nous soyons bien loin des phénomènes du spiritisme ; cela est vrai, mais c'est pourtant la dernière remarque que nous venons de faire qui va nous y ramener, en nous permettant de compléter l'explication que nous en proposons, et à laquelle il manquait encore quelque chose. L'être vivant, en chacun de ses états, est en rapport avec le milieu cosmique correspondant ; cela est évident pour l'état corporel, et, pour les autres, l'analogie doit être observée ici comme en toutes choses ; la véritable analogie, correctement appliquée, ne saurait, cela va sans dire, être rendue responsable de ces abus de la fausse analogie que l'on relève à chaque instant chez les occultistes. Ceux-ci, sous le nom de « plan astral », ont dénaturé, caricaturé pour ainsi dire, le milieu cosmique qui correspond à l’ « état subtil », milieu incorporel, dont un champ de « forces » est la seule image que puisse se faire un physicien, et encore sous la réserve que ces forces sont tout autres que celles qu'il est habitué à manier. Voilà donc de quoi expliquer les actions étrangères qui peuvent, dans certains cas, venir s'adjoindre à l'action des êtres vivants, s'y combiner en quelque sorte pour la production des phénomènes ; et, là encore, ce qu'il faut craindre le plus en formulant des théories, c'est de limiter arbitrairement des possibilités que l'on peut dire proprement indéfinies (nous ne disons pas infinies). Les forces susceptibles d'entrer en jeu sont diverses et multiples ; qu'on doive les regarder comme provenant d'êtres spéciaux, ou comme de simples forces dans un sens plus voisin de celui où le physicien entend ce mot, peu importe quand on s'en tient aux généralités, car l'un et l'autre peuvent être vrais suivant les cas. Parmi ces forces, il en est qui sont, par leur nature, plus rapprochées du monde corporel et des forces physiques, et qui, par conséquent, se manifesteront plus aisément en prenant contact avec le domaine sensible par l'intermédiaire d'un organisme vivant (celui d'un médium) ou par tout autre moyen. Or ces forces sont précisément les plus inférieures de toutes, donc celles dont les effets peuvent être les plus funestes et devraient être évités le plus soigneusement ; elles correspondent, dans l'ordre cosmique, à ce que sont les plus basses régions du « subconscient » dans l'être humain. C'est dans cette catégorie qu'il faut ranger toutes les forces auxquelles la tradition extrême-orientale donne la dénomination générique d' « influences errantes », forces dont le maniement constitue la partie la plus importante de la magie, et dont les manifestations, parfois spontanées, donnent lieu à tous ces phénomènes dont la « hantise » est le type le plus connu ; ce sont, en somme, toutes les énergies non individualisées, et il y en a naturellement de bien des sortes. Certaines de ces forces peuvent être dites vraiment « démoniaques » ou « sataniques » ; ce sont celles-là, notamment, que met en jeu la sorcellerie, et les pratiques spirites peuvent aussi les attirer souvent, quoique involontairement ; le médium est un être que sa malencontreuse constitution met en rapport avec tout ce qu'il y a de moins recommandable en ce monde, et même dans les mondes inférieurs. Dans les « influences errantes » doit être également compris tout ce qui, provenant des morts, est susceptible de donner lieu à des manifestations sensibles, car il s'agit là d'éléments qui ne sont plus individualisés : tel est l'ob lui-même, et tels sont à plus forte raison tous ces éléments psychiques de moindre importance qui représentent « le produit de la désintégration de l'inconscient (ou mieux du « subconscient ») d'une personne morte » 25 ; ajoutons que, dans les cas de mort violente, l'ob conserve pendant un certain temps un degré tout spécial de cohésion et de quasi-vitalité, ce qui permet de rendre compte de bon nombre de phénomènes. Nous ne donnons là que quelques exemples, et d'ailleurs, nous le répétons, il n'y a point à indiquer une source nécessaire de ces influences ; d'où qu'elles viennent, elles peuvent être captées suivant certaines lois ; mais les savants ordinaires, qui ne connaissent absolument rien de ces lois, ne devraient pas s'étonner d'avoir quelques déconvenues et de ne pouvoir se faire obéir de la « force psychique », qui paraît quelquefois se plaire à déjouer les plus ingénieuses combinaisons de leur méthode expérimentale ; ce n'est pas que cette force (qui d'ailleurs n'est pas une) soit plus « capricieuse » qu'une autre, mais encore faut-il savoir la diriger ; malheureusement, elle a d'autres méfaits à son actif que les tours qu'elle joue aux savants. Le magicien, qui connaît les lois des influences errantes », peut les fixer par divers procédés, par exemple en prenant pour support certaines substances ou certains objets agissant à la façon de « condensateurs » ; il va sans dire qu'il n'y a qu'une ressemblance purement extérieure entre les opérations de ce genre et l'action des « influences spirituelles » dont il a été question précédemment. Inversement, le magicien peut aussi dissoudre les « conglomérats » de force subtile, qu'ils aient été formés volontairement par lui ou par d'autres, ou qu'ils se soient constitués spontanément ; à cet égard, le pouvoir des pointes a été connu de tout temps. Ces deux actions inverses sont analogues à ce que l'alchimie appelle « coagulation » et « solution » (nous disons analogues et non identiques, car les forces mises en œuvre par l'alchimie et par la magie ne sont pas exactement du même ordre) ; elles constituent l' « appel » et le « renvoi » par lesquels s'ouvre et se ferme toute opération de la « magie cérémonielle » occidentale ; mais celle-ci est éminemment symbolique, et, en prenant à la lettre la façon dont elle « personnifie » les forces, on en arriverait aux pires absurdités ; c'est d'ailleurs ce que font les occultistes.

Nous ne prétendons pas que les indications qui précèdent constituent, sous la forme très abrégée que nous leur avons donnée, une explication absolument complète des phénomènes du spiritisme ; cependant, elles contiennent tout ce qu'il faut pour fournir cette explication, dont nous avons tenu à montrer au moins la possibilité avant d'apporter les vraies preuves de l'inanité des théories spirites. Nous avons dû condenser dans ce chapitre des considérations dont le développement demanderait plusieurs volumes ; encore y avons-nous insisté plus qu'il ne nous aurait convenu de le faire si les circonstances actuelles ne nous avaient prouvé la nécessité d'opposer certaines vérités au flot montant des divagations « néo-spiritualistes ». Ces choses, en effet, ne sont pas de celles sur lesquelles il nous plaît de nous arrêter, et nous sommes loin d'éprouver, pour le « monde intermédiaire » auquel elles se rapportent, l'attrait que témoignent les amateurs de « phénomènes » ; aussi ne voudrions-nous pas avoir, dans ce domaine, à aller au delà de considérations tout à fait générales et synthétiques, les seules d'ailleurs dont l'exposé ne puisse présenter aucun inconvénient. Nous avons la conviction que ces explications, telles qu'elles sont, vont déjà beaucoup plus loin que tout ce qu'on pourrait trouver ailleurs sur le même sujet ; mais nous tenons à avertir expressément qu'elles ne sauraient être d'aucune utilité à ceux qui voudraient entreprendre des expériences ou tenter de se livrer à des pratiques quelconques, choses qui, loin de devoir être favorisées si peu que ce soit, ne seront jamais déconseillées assez énergiquement.


CHAPITRE VI

LA RÉINCARNATION

Nous ne pouvons songer à entreprendre ici une étude absolument complète de la question de la réincarnation, car il faudrait un volume entier pour l'examiner sous tous ses aspects ; peut-être y reviendrons-nous quelque jour ; la chose en vaut la peine, non pas en elle-même, car ce n'est qu'une absurdité pure et simple, mais en raison de l'étrange diffusion de cette idée de réincarnation, qui est, à notre époque, une de celles qui contribuent le plus au détraquement mental d'un grand nombre.

Nous venons de prononcer le mot de « conception philosophique » ; celui de « conception sociale » serait peut-être encore plus juste en la circonstance, si l'on considère ce que fut l'origine réelle de l'idée de réincarnation. En effet, pour les socialistes français de la première moitié du XIXe siècle, qui l'inculquèrent à Allan Kardec, cette idée était essentiellement destinée à fournir une explication de l'inégalité des conditions sociales, qui revêtait à leurs yeux un caractère particulièrement choquant. Les spirites ont conservé ce même motif parmi ceux qu'ils invoquent le plus volontiers pour justifier leur croyance à la réincarnation, et ils ont même voulu étendre l'explication à toutes les inégalités, tant intellectuelles que physiques ; voici ce qu'en dit Allan Kardec : « Ou les âmes à leur naissance sont égales, ou elles sont inégales, cela n'est pas douteux. Si elles sont égales, pourquoi ces aptitudes si diverses ?... Si elles sont inégales, c'est que Dieu les a créées ainsi, mais alors pourquoi cette supériorité innée accordée à quelques-unes ? Cette partialité est-elle conforme à sa justice et à l'égal amour qu'il porte à toutes ses créatures ? Admettons, au contraire, une succession d'existences antérieures progressives, et tout est expliqué. Les hommes apportent en naissant l'intuition de ce qu'ils ont acquis ; ils sont plus ou moins avancés, selon le nombre d'existences qu'ils ont parcourues, selon qu'ils sont plus ou moins éloignés du point de départ, absolument comme dans une réunion d'individus de tous âges chacun aura un développement proportionné au nombre d'années qu'il aura vécu ; les existences successives seront, pour la vie de l'âme, ce que les années sont pour la vie du corps... Dieu, dans sa justice, n'a pu créer des âmes plus ou moins parfaites ; mais, avec la pluralité des existences, l'inégalité que nous voyons n'a plus rien de contraire à l'équité la plus rigoureuse »

Qu'il y ait dans la nature des différences qui nous apparaissent comme des inégalités, tandis qu'il y en a d'autres qui ne prennent pas cet aspect, ce n'est là qu'un point de vue purement humain ; et, si on laisse de côté ce point de vue éminemment relatif, il n'y a plus à parler de justice ou d'injustice dans cet ordre de choses. En somme, se demander pourquoi un être n'est pas l'égal d'un autre, c'est se demander pourquoi il est différent de cet autre ; mais, s'il n'en était aucunement différent, il serait cet autre au lieu d'être lui-même. Dès lors qu'il y a une multiplicité d'êtres, il faut nécessairement qu'il y ait des différences entre eux ; deux choses identiques sont inconcevables, parce que, si elles sont vraiment identiques, ce ne sont pas deux choses, mais bien une seule et même chose ; Leibnitz a entièrement raison sur ce point. Chaque être se distingue des autres, dès le principe, en ce qu'il porte en lui-même certaines possibilités qui sont essentiellement inhérentes à sa nature, et qui ne sont les possibilités d'aucun autre être ; la question à laquelle les réincarnationnistes prétendent apporter une réponse revient donc tout simplement à se demander pourquoi un être est lui-même et non pas un autre. Si l'on veut voir là une injustice, peu importe, mais, en tous cas, c'est une nécessité ; et d'ailleurs, au fond, ce serait plutôt le contraire d'une injustice : en effet, la notion de justice, dépouillée de son caractère sentimental et spécifiquement humain, se réduit à celle d'équilibre ou d'harmonie ; or, pour qu'il y ait harmonie totale dans l'Univers, il faut et il suffit que chaque être soit à la place qu'il doit occuper, comme élément de cet Univers, en conformité avec sa propre nature. Cela revient précisément à dire que les différences et les inégalités, que l'on se plaît à dénoncer comme des injustices réelles ou apparentes, concourent effectivement et nécessairement, au contraire, à cette harmonie totale ; et celle-ci ne peut pas ne pas être, car ce serait supposer que les choses ne sont pas ce qu'elles sont, puisqu'il y aurait absurdité à supposer qu'il peut arriver à un être quelque chose qui n'est point une conséquence de sa nature ; ainsi les partisans de la justice peuvent se trouver satisfaits par surcroît, sans être obligés d'aller à l'encontre de

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Qu'il y ait dans la nature des différences qui nous apparaissent comme des inégalités, tandis qu'il y en a d'autres qui ne prennent pas cet aspect, ce n'est là qu'un point de vue purement humain ; et, si on laisse de côté ce point de vue éminemment relatif, il n'y a plus à parler de justice ou d'injustice dans cet ordre de choses. En somme, se demander pourquoi un être n'est pas l'égal d'un autre, c'est se demander pourquoi il est différent de cet autre ; mais, s'il n'en était aucunement différent, il serait cet autre au lieu d'être lui-même. Dès lors qu'il y a une multiplicité d'êtres, il faut nécessairement qu'il y ait des différences entre eux ; deux choses identiques sont inconcevables, parce que, si elles sont vraiment identiques, ce ne sont pas deux choses, mais bien une seule et même chose ; Leibnitz a entièrement raison sur ce point. Chaque être se distingue des autres, dès le principe, en ce qu'il porte en lui-même certaines possibilités qui sont essentiellement inhérentes à sa nature, et qui ne sont les possibilités d'aucun autre être ; la question à laquelle les réincarnationnistes prétendent apporter une réponse revient donc tout simplement à se demander pourquoi un être est lui-même et non pas un autre. Si l'on veut voir là une injustice, peu importe, mais, en tous cas, c'est une nécessité ; et d'ailleurs, au fond, ce serait plutôt le contraire d'une injustice : en effet, la notion de justice, dépouillée de son caractère sentimental et spécifiquement humain, se réduit à celle d'équilibre ou d'harmonie ; or, pour qu'il y ait harmonie totale dans l'Univers, il faut et il suffit que chaque être soit à la place qu'il doit occuper, comme élément de cet Univers, en conformité avec sa propre nature. Cela revient précisément à dire que les différences et les inégalités, que l'on se plaît à dénoncer comme des injustices réelles ou apparentes, concourent effectivement et nécessairement, au contraire, à cette harmonie totale ; et celle-ci ne peut pas ne pas être, car ce serait supposer que les choses ne sont pas ce qu'elles sont, puisqu'il y aurait absurdité à supposer qu'il peut arriver à un être quelque chose qui n'est point une conséquence de sa nature ; ainsi les partisans de la justice peuvent se trouver satisfaits par surcroît, sans être obligés d'aller à l'encontre de la vérité.

Le terme de réincarnation » doit être distingué de deux autres termes au moins, qui ont une signification totalement différente, et qui sont ceux de « métempsychose » et de « transmigration » ; il s'agit là de choses qui étaient fort bien connues des anciens, comme elles le sont encore des Orientaux, mais que les Occidentaux modernes, inventeurs de la réincarnation, ignorent absolument 12. Il est bien entendu que, lorsqu'on parle de réincarnation, cela veut dire que l'être qui a déjà été incorporé reprend un nouveau corps, c'est-à-dire qu'il revient à l'état par lequel il est déjà passé ; d'autre part, on admet que cela concerne l'être réel et complet, et non pas simplement des éléments plus ou moins importants qui ont pu entrer dans sa constitution à un titre quelconque. En dehors de ces deux conditions, il ne peut aucunement être question de réincarnation ; or la première la distingue essentiellement de la transmigration, telle qu'elle est envisagée dans les doctrines orientales, et la seconde ne la différencie pas moins profondément de la métempsychose, au sens où l'entendaient notamment les Orphiques et les Pythagoriciens. Les spirites, tout en affirmant faussement l'antiquité de la théorie réincarnationniste, disent bien qu'elle n'est pas identique à la métempsychose ; mais, suivant eux, elle s'en distingue seulement en ce que les existences successives sont toujours « progressives », et en ce qu'on doit considérer exclusivement les êtres humains : « Il y a, dit Allan Kardec, entre la métempsychose des anciens et la doctrine moderne de la réincarnation, cette grande différence que les esprits rejettent de la manière la plus absolue la transmigration de l'homme dans les animaux, et réciproquement » 13. Les anciens, en réalité, n'ont jamais envisagé une telle transmigration, pas plus que celle de l'homme dans d'autres hommes, comme on pourrait définir la réincarnation ; sans doute, il y a des expressions plus ou moins symboliques qui peuvent donner lieu à des malentendus, mais seulement quand on ne sait pas ce qu'elles veulent dire véritablement, et qui est ceci : il y a dans l'homme des éléments psychiques qui se dissocient après la mort, et qui peuvent alors passer dans d'autres êtres vivants, hommes ou animaux, sans que cela ait beaucoup plus d'importance, au fond, que le fait que, après la dissolution du corps de ce même homme, les éléments qui le composaient peuvent servir à former d'autres corps ; dans les deux cas, il s'agit des éléments mortels de l'homme, et non point de la partie impérissable qui est son être réel, et qui n'est nullement affectée par ces mutations posthumes.

La dissociation qui suit la mort ne porte pas seulement sur les éléments corporels, mais aussi sur certains éléments que l'on peut appeler psychiques ; cela, nous l'avons déjà dit en expliquant que de tels éléments peuvent intervenir parfois dans les phénomènes du spiritisme et contribuer à donner l'illusion d'une action réelle des morts ; d'une façon analogue, ils peuvent aussi, dans certains cas, donner l'illusion d'une réincarnation. Ce qu'il importe de retenir, sous ce dernier rapport, c'est que ces éléments (qui peuvent, pendant la vie, avoir été proprement conscients ou seulement « subconscients ») comprennent notamment toutes les images mentales qui, résultant de l'expérience sensible, ont fait partie de ce qu'on appelle mémoire et imagination : ces facultés, ou plutôt ces ensembles, sont périssables, c'est-à-dire sujets à se dissoudre, parce que, étant d'ordre sensible, ils sont littéralement des dépendances de l'état corporel ; d'ailleurs, en dehors de la condition temporelle, qui est une de celles qui définissent cet état, la mémoire n'aurait évidemment aucune raison de subsister.

Il faut encore ajouter que, dans l'ordre psychique, il peut arriver, plus ou moins exceptionnellement, qu'un ensemble assez considérable d'éléments se conserve sans se dissocier et soit transféré tel quel à une nouvelle individualité ; les faits de ce genre sont, naturellement, ceux qui présentent le caractère le plus frappant aux yeux des partisans de la réincarnation, et pourtant ces cas ne sont pas moins illusoires que tous les autres. Tout cela, nous l'avons dit, ne concerne ni n'affecte aucunement l'être réel ; on pourrait, il est vrai, se demander pourquoi, s'il en est ainsi, les anciens semblent avoir attaché une assez grande importance au sort posthume des éléments en question. Nous pourrions répondre en faisant simplement remarquer qu'il y a aussi bien des gens qui se préoccupent du traitement que leur corps pourra subir après la mort, sans penser pour cela que leur esprit doive en ressentir le contre-coup ; mais nous ajouterons qu'effectivement, en règle générale, ces choses ne sont point absolument indifférentes ; si elles l'étaient, d'ailleurs, les rites funéraires n'auraient aucune raison d'être, tandis qu'ils en ont au contraire une très profonde. Sans pouvoir insister là-dessus, nous dirons que l'action de ces rites s'exerce précisément sur les éléments psychiques du défunt ; nous avons mentionné ce que pensaient les anciens du rapport qui existe entre leur non-accomplissement et certains phénomènes de « hantise », et cette opinion était parfaitement fondée. Assurément, si on ne considérait que l'être en tant qu'il est passé à un autre état d'existence, il n'y aurait point à tenir compte de ce que peuvent devenir ces éléments (sauf peut-être pour assurer la tranquillité des vivants) ; mais il en va tout autrement si l'on envisage ce que nous avons appelé les prolongements de l'individualité humaine. Ce sujet pourrait donner lieu à des considérations que leur complexité et leur étrangeté même nous empêchent d'aborder ici ; nous estimons, du reste, qu'il est de ceux qu'il ne serait ni utile ni avantageux de traiter publiquement d'une façon détaillée.

C'est précisément la vraie doctrine de la transmigration, entendue suivant le sens que lui donne la métaphysique pure, qui permet de réfuter d'une façon absolue et définitive l'idée de réincarnation ; et il n'y a même que sur ce terrain qu'une telle réfutation soit possible. Nous sommes donc amené ainsi à montrer que la réincarnation est une impossibilité pure et simple ; il faut entendre par là qu'un même être ne peut pas avoir deux existences dans le monde corporel, ce monde étant considéré dans toute son extension : peu importe que ce soit sur la terre ou sur d'autres astres quelconques 17 ; peu importe aussi que ce soit en tant qu'être humain ou, suivant les fausses conceptions de la métempsychose, sous toute autre forme, animale, végétale ou même minérale.

Nous ne pouvons songer à exposer ici, avec tous les développements qu'elle comporte, la théorie métaphysique des états multiples de l'être ; nous avons l'intention d'y consacrer, lorsque nous le pourrons, une ou plusieurs études spéciales. Mais nous pouvons du moins indiquer le fondement de cette théorie, qui est en même temps le principe de la démonstration dont il s'agit ici, et qui est le suivant : la Possibilité universelle et totale est nécessairement infinie et ne peut être conçue autrement, car, comprenant tout et ne laissant rien en dehors d'elle, elle ne peut être limitée par rien absolument ; une limitation de la Possibilité universelle, devant lui être extérieure, est proprement et littéralement une impossibilité, c'est-à-dire un pur néant, Or, supposer une répétition au sein de la Possibilité universelle, comme on le fait en admettant qu'il y ait deux possibilités particulières identiques, c'est lui supposer une limitation, car l'infinité exclut toute répétition : il n'y a qu'à l'intérieur d'un ensemble fini qu'on puisse revenir deux fois à un même élément, et encore cet élément ne serait-il rigoureusement le même qu'à la condition que cet ensemble forme un système clos, condition qui n'est jamais réalisée effectivement. Dès lors que l'Univers est vraiment un tout, ou plutôt le Tout absolu, il ne peut y avoir nulle part aucun cycle fermé : deux possibilités identiques ne seraient qu'une seule et même possibilité ; pour qu'elles soient véritablement deux, il faut qu'elles diffèrent par une condition au moins, et alors elles ne sont pas identiques.

Revenant aux états multiples de l'être, nous ferons remarquer, car cela est essentiel, que ces états peuvent être conçus comme simultanés aussi bien que comme successifs, et que même, dans l'ensemble, on ne peut admettre la succession qu'à titre de représentation symbolique, puisque le temps n'est qu'une condition propre à un de ces états, et que même la durée, sous un mode quelconque, ne peut être attribuée qu'à certains d'entre eux ; si l'on veut parler de succession, il faut donc avoir soin de préciser que ce ne peut être qu'au sens logique, et non pas au sens chronologique. Par cette succession logique, nous entendons qu'il y a un enchaînement causal entre les divers états ; mais la relation même de causalité, si on la prend suivant sa véritable signification (et non suivant l'acception « empiriste » de quelques logiciens modernes), implique précisément la simultanéité ou la coexistence de ses termes. En outre, il est bon de préciser que même l'état individuel humain, qui est soumis à la condition temporelle, peut présenter néanmoins une multiplicité simultanée d'états secondaires : l'être humain ne peut pas avoir plusieurs corps, mais, en dehors de la modalité corporelle et en même temps qu'elle, il peut posséder d'autres modalités dans lesquelles se développent aussi certaines des possibilités qu'il comporte. Ceci nous conduit à signaler une conception qui se rattache assez étroitement à celle de la réincarnation, et qui compte aussi de nombreux partisans parmi les « néo-spiritualistes » : d'après cette conception, chaque être devrait, au cours de son évolution (car ceux qui soutiennent de telles idées sont toujours, d'une façon ou d'une autre, des évolutionnistes), passer successivement par toutes les formes de vie, terrestres et autres. Une telle théorie n'exprime qu'une impossibilité manifeste, pour la simple raison qu'il existe une indéfinité de formes vivantes par lesquelles un être quelconque ne pourra jamais passer, ces formes étant toutes celles qui sont occupées par les autres êtres. D'ailleurs, quand bien même un être aurait parcouru successivement une indéfinité de possibilités particulières, et dans un domaine autrement étendu que celui des « formes de vie », il n'en serait pas plus avancé par rapport au terme final, qui ne saurait être atteint de cette manière ; nous reviendrons là-dessus en parlant plus spécialement de l'évolutionnisme spirite. Pour le moment, nous ferons seulement remarquer ceci : le monde corporel tout entier, dans le déploiement intégral de toutes les possibilités qu'il contient, ne représente qu'une partie du domaine de manifestation d'un seul état ; ce même état comporte donc, « à fortiori », la potentialité correspondante à toutes les modalités de la vie terrestre, qui n'est qu'une portion très restreinte du monde corporel. Ceci rend parfaitement inutile (même si l'impossibilité n'en était prouvée par ailleurs) la supposition d'une multiplicité d'existences à travers lesquelles l'être s'élèverait progressivement de la modalité la plus inférieure, celle du minéral, jusqu'à la modalité humaine, considérée comme la plus haute, en passant successivement par le végétal et l'animal, avec toute la multitude de degrés que comprend chacun de ces règnes ; il en est, en effet, qui font de telles hypothèses, et qui rejettent seulement la possibilité d'un retour en arrière. En réalité, l'individu, dans son extension intégrale, contient simultanément les possibilités qui correspondent à tous les degrés dont il s'agit (nous ne disons pas, qu'on le remarque bien, qu'il les contient ainsi corporellement) ; cette simultanéité ne se traduit en succession temporelle que dans le développement de son unique modalité corporelle, au cours duquel, comme le montre l'embryologie, il passe effectivement par tous les stades correspondants, depuis la forme unicellulaire des êtres organisés les plus rudimentaires, et même, en remontant plus haut encore, depuis le cristal, jusqu'à la forme humaine terrestre.

CHAPITRE XIV

LES DANGERS DU SPIRITISME

Il pourrait être, sinon très intéressant, du moins utile, de rassembler les cas de folie, d'obsession et d'accidents de toutes sortes qui ont été causés par les pratiques du spiritisme ; il ne serait sans doute pas bien difficile d'obtenir un bon nombre de témoignages sérieusement contrôlés, et, comme nous venons de le voir, les publications spirites elles-mêmes pourraient y fournir leur contingent ; un tel recueil produirait sur beaucoup de gens une impression salutaire. Mais ce n'est pas là ce que nous nous sommes proposé : si nous avons cité quelques faits, c'est uniquement à titre d'exemples, et l'on remarquera que nous les avons pris de préférence, pour la plupart, chez des auteurs spirites ou ayant tout au moins des affinités avec le spiritisme, auteurs qu'on ne saurait donc accuser de partialité ou d'exagération dans un sens défavorable. A ces citations, nous aurions sans doute pu en ajouter bien d'autres du même genre ; mais ce serait assez monotone, car tout cela se ressemble, et celles que nous avons données nous paraissent suffisantes. Pour résumer, nous dirons que les dangers du spiritisme sont de plusieurs ordres, et qu'on pourrait les classer en physiques, psychiques et intellectuels ; les dangers physiques, ce sont les accidents tels que celui que rapporte le Dr Gibier, et ce sont aussi, d'une façon plus fréquente et plus habituelle, les maladies provoquées ou développées chez les médiums surtout, et parfois chez certains assistants de leurs séances. Ces maladies, affectant principalement le système nerveux, sont le plus souvent accompagnées de troubles psychiques ; les femmes semblent y être plus particulièrement exposées, mais ce serait une erreur de croire que les hommes en soient exempts ; d'ailleurs, pour établir une proportion exacte, il faut tenir compte du fait que l'élément féminin est de beaucoup le plus nombreux dans la plupart des milieux spirites. Les dangers psychiques ne peuvent pas être entièrement séparés des dangers physiques, mais ils apparaissent comme bien plus constants et plus graves encore ; rappelons ici, une fois de plus, les obsessions de caractère varié, les idées fixes, les impulsions criminelles, les dissociations et altérations de la conscience ou de la mémoire, les manies, la folie à tous ses degrés ; si l'on voulait en dresser une liste complète, presque toutes les variétés connues des aliénistes y seraient représentées, sans compter plusieurs autres qu'ils ignorent, et qui sont les cas proprement dits d'obsession et de possession, c'est-à-dire ceux qui correspondent à ce qu'il y a de plus hideux dans les manifestations spirites. En somme, tout cela tend purement et simplement à la désagrégation de l'individualité humaine, et y atteint parfois ; les différentes formes de déséquilibre mental elles-mêmes ne sont là-dedans que des étapes ou des phases préliminaires, et, si déplorables qu'elles soient déjà, on ne peut jamais être sûr que les choses n'iront pas plus loin ; ceci, d'ailleurs, échappe en grande partie, sinon totalement, aux investigations des médecins et des psychologues. Enfin, les dangers intellectuels résultent de ce que les théories spirites constituent, sur tous les points auxquels elles se réfèrent, une erreur complète, et ils ne sont pas limités comme les autres aux seuls expérimentateurs ; nous avons signalé la diffusion de ces erreurs, par la propagande directe et indirecte, parmi des gens qui ne font point de spiritisme pratique, qui peuvent même se croire très éloignés du spiritisme ; ces dangers intellectuels sont donc ceux qui ont la portée la plus générale. Du reste, c'est sur ce côté de la question que nous avons le plus insisté dans tout le cours de notre étude ; ce que nous avons voulu montrer surtout et avant tout, c'est la fausseté de la doctrine spirite, et, à notre avis, c'est d'abord parce qu'elle est fausse qu'elle doit être combattue. En effet, il peut y avoir aussi des vérités qu'il serait dangereux de répandre, mais, si une telle chose venait à se produire, ce danger même ne pourrait nous empêcher de reconnaître que ce sont des vérités ; du reste, cela n'est guère à craindre, car les choses de ce genre sont de celles qui ne se prêtent guère à la vulgarisation. Il s'agit là, bien entendu, de vérités qui ont des conséquences pratiques, et non de l'ordre purement doctrinal, où l'on ne risque jamais, en somme, d'autres inconvénients que ceux qui résultent de l'incompréhension à laquelle on s'expose inévitablement dès lors qu'on exprime des idées qui dépassent le niveau de la mentalité commune, inconvénients dont on aurait tort de se préoccuper outre mesure. Mais, pour en revenir au spiritisme, nous dirons que ses dangers spéciaux, en s'ajoutant à son caractère d'erreur, rendent seulement plus pressante la nécessité de le combattre ; c'est là une considération secondaire et contingente en elle-même, mais ce n'en est pas moins une raison d'opportunité que, dans les circonstances actuelles, il n'est pas possible de tenir pour négligeable.